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« Il est plus qu’urgent de redéfinir pénalement le viol en France »

Per­sonne ne devrait être jugé a prio­ri consen­tante ou consen­tant à des rela­tions sexuelles, dénonce un col­lec­tif d’avocates, d’autrices et de magis­trats qui réclame une modi­fi­ca­tion du cadre pénal du viol

Col­lec­tif.

Pour nombre de pro­fes­sion­nelles et pro­fes­sion­nels confron­tés chaque jour aux situa­tions des vic­times de vio­lences sexuelles, comme pour la plu­part de nos conci­toyennes et conci­toyens, il est plus qu’urgent de redé­fi­nir péna­le­ment le viol en France.

Com­ment pour­rait-il en être autre­ment face au carac­tère mas­sif des clas­se­ments sans suite (74 % des plaintes), des ordon­nances de non-lieu, des cor­rec­tion­na­li­sa­tions et des relaxes pro­non­cées, non pas « dans des dos­siers vides », mais dans des dos­siers où il existe des élé­ments qui devraient entraî­ner pour­suites et condam­na­tions pénales ?

Les sta­tis­tiques sont connues. Seule une vic­time de viol sur dix porte plainte. Mais pour­quoi iraient-elles dépo­ser plainte et s’exposer aux repré­sailles, y com­pris judi­ciaires, de l’agresseur ? Subir un trai­te­ment judi­ciaire qui de fac­to per­met trop sou­vent l’impunité des mis en cause ?

Contrai­re­ment à ce que cer­tains affirment, ces défaillances ne sont pas seule­ment dues à une « mau­vaise appli­ca­tion » du droit pénal, mais bien au droit lui-même. Jugez-en : le fait d’être non consen­tante ou non consen­tant à une acti­vi­té sexuelle ne suf­fit pas à carac­té­ri­ser le viol, et une juge d’instruction peut écrire par exemple que : « Le défaut de consen­te­ment de la par­tie civile ne suf­fit pas à carac­té­ri­ser le viol. »

On nous dit qu’il ne fau­drait pas chan­ger la défi­ni­tion actuelle du viol, car prendre en compte dif­fé­rem­ment le consen­te­ment dans notre code pénal péna­li­se­rait les vic­times, sur les­quelles repo­se­rait alors « une charge de la preuve » (c’est-à-dire démon­trer qu’elles n’ont pas consen­ti). C’est igno­rer que la défi­ni­tion actuelle pré­sup­pose un consen­te­ment impli­cite à tout acte sexuel, et qu’elle véhi­cule des sté­réo­types tenaces. Le texte nous dit en effet que seuls les actes com­mis par « vio­lence, contrainte, menace, ou sur­prise » sont des viols.

Cet argu­ment ignore aus­si que pour éta­blir ces élé­ments maté­riels, la jus­tice exa­mine essen­tiel­le­ment le com­por­te­ment des vic­times : « Com­ment étiez-vous habillée ? » « Pour­quoi lui avez-vous par­lé ? » « Pour­quoi êtes-vous res­tée ? » Ain­si que leurs réac­tions : « Pour­quoi n’avez-vous pas crié, résis­té, por­té plainte immé­dia­te­ment… ? »

Or, dans la majo­ri­té des situa­tions, l’agresseur est connu de la vic­time : c’est un copain, un ex, un cou­sin, un col­lègue, un voi­sin, un élu, un méde­cin, un pro­fes­seur, un ministre… Pour agres­ser, il s’appuiera plus sou­vent sur la sidé­ra­tion de la vic­time, sur sa vul­né­ra­bi­li­té, sur sa pré­ca­ri­té, sur des rap­ports de domi­na­tion ou sur une contrainte morale… Mais notre droit n’oblige pas les magis­trats à tirer les consé­quences juri­diques de ces élé­ments qui attestent de l’impossibilité d’une volon­té libre de la vic­time.

Le texte actuel abou­tit éga­le­ment à infan­ti­li­ser les auteurs : on pos­tule qu’ils « n’ont pas com­pris » un silence, une fausse excuse, un refus poli. Si le com­por­te­ment de la vic­time s’écarte du sté­réo­type atten­du (résis­ter vigou­reu­se­ment, ne pas prendre de risque, etc.), l’agresseur échap­pe­ra à une pour­suite pour défaut d’intentionnalité, et « céder » sera alors inter­pré­té comme « consen­tir ». On pos­tu­le­ra que « Mon­sieur a pu légi­ti­me­ment se méprendre », qu’il a pu croire que ce n’était pas un « vrai non ».

Edu­quer les agres­seurs

Nous devons modi­fier notre texte pénal. Ce ne sont pas les vic­times que notre socié­té doit édu­quer, mais les agres­seurs, et per­sonne ne devrait être jugé a prio­ri consen­tant ou consen­tante. Nous ne pou­vons plus per­mettre que des cen­taines de mil­liers de vies soient faites de peurs, de silence et d’efforts sur­hu­mains pour se recons­truire.

Nous pou­vons pour cela nous appuyer sur la conven­tion du Conseil de l’Europe dite « d’Istanbul », qui impose aux Etats par­ties (art. 36.2) que le consen­te­ment soit « don­né volon­tai­re­ment comme résul­tat de la volon­té libre de la per­sonne consi­dé­rée dans le contexte des cir­cons­tances envi­ron­nantes » .

L’Union euro­péenne s’apprête par ailleurs à adop­ter un pro­jet de direc­tive enjoi­gnant aux Etats membres de trou­ver un socle com­mun de défi­ni­tion et de trai­te­ment des vio­lences sexuelles. La France s’oppose à ce que le viol soit visé dans cette direc­tive. Il n’y a aucune rai­son juri­dique, morale, his­to­rique à cela et nous deman­dons que cette obs­truc­tion cesse.

Nous savons que la rédac­tion du nou­veau texte sera une œuvre dif­fi­cile. Mais cela ne doit pas jus­ti­fier le sta­tu quo. Consul­tons la socié­té civile, écou­tons les dif­fé­rents experts et expertes, pre­nons le temps d’une réflexion appro­fon­die, obte­nons les moyens de le faire et agis­sons.

Nous n’avons plus le choix.

Note(s) :

Rédac­trices : Anaïs Defosse, avo­cate ; Milé­na Dos­ta­nic, avo­cate ; Carine Dur­rieu Die­bolt, avo­cate ; Mylène Had­ji, avo­cate ; Yas­mi­na Le Ber, avo­cate ; Cathe­rine Le Mague­resse, doc­teure en droit ; Fré­dé­rique Pol­let-Rouyer, avo­cate ; Elo­die Tuaillon-Hibon,avocate ; Claude Vincent, avo­cate. Signa­taires : Fran­çoise Brié, Fédé­ra­tion natio­nale soli­da­ri­té femmes ; Maria Cor­naz Bas­so­li, avo­cate ; l’association Choi­sir la cause des femmes ; Audrey Dar­son­ville, pro­fes­seure en droit pri­vé et en droit cri­mi­nel à Paris-Nan­terre ; Giu­lia Foïs, jour­na­liste et autrice ; Gie­dRé, autrice, com­po­si­trice et inter­prète ; Dora Bel Hadj, admi­nis­tra­trice de l’AVFT-Libres et égales ; Fade­la Houa­ri, avo­cate ; Laure Ignace, juriste, asso­cia­tion Prendre le droit ; Maga­li Lafour­cade, juriste spé­cia­liste des droits humains ; Fran­çois Laval­lière, magis­trat et ensei­gnant ; Vio­laine Lucas, pré­si­dente Choi­sir la cause des femmes ; Marie Raba­tel, Asso­cia­tion fran­co­phone des femmes autistes ; Zoë Royaux, avo­cate ; Sophie Sou­bi­ran, avo­cate ; Vic­toire Tuaillon, jour­na­liste et autrice ; Najat Val­laud-Bel­ka­cem, ancienne ministre des droits des femmes ; Mar­jo­laine Vigno­la, avo­cate

Le Monde, 12 décembre 2023

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