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Non-consentement dans la définition du viol : l’Assemblée nationale adopte une « première pierre dans le mur de l’impunité »

Libé­ra­tion.

Mal­gré cer­taines réserves, la pro­po­si­tion de loi trans­par­ti­sane, por­tée par Véro­nique Riot­ton et Marie-Char­lotte Garin, a été adop­tée mar­di soir 1er avril peu avant minuit, à 161 voix pour et 56 contre. Le texte doit main­te­nant par­tir au Sénat.

Enora fait par­tie des 94 % de femmes ayant vu leur plainte pour viol clas­sée sans suite par la jus­tice. Lors d’un ras­sem­ble­ment orga­ni­sé, mar­di 1er avril à Paris, par plu­sieurs orga­ni­sa­tions fémi­nistes (le Plan­ning fami­lial, la Fédé­ra­tion natio­nale des centres d’information sur les droits des femmes et des familles…) en amont de l’examen à l’Assemblée natio­nale de la pro­po­si­tion de loi visant à inté­grer la notion de non-consen­te­ment à la défi­ni­tion du viol, elle pro­clame sur une pan­carte : « Stop à l’impunité. » Cette artiste de 34 ans a sui­vi de près les débats agi­tant les milieux fémi­nistes et juri­diques sur ce texte, mais veut croire en des avan­cées pos­sibles. « J’espère que cette loi per­met­tra de condam­ner davan­tage les agres­seurs », anticipe-t-elle.Le texte, por­té par Véro­nique Riot­ton (Ensemble pour la Répu­blique) et Marie-Char­lotte Garin (Les Eco­lo­gistes) au terme de seize mois de tra­vaux par­le­men­taires, a été adop­té, mar­di soir peu avant minuit, à 161 voix pour et 56 contre. « Je crois que ce soir, col­lec­ti­ve­ment, nous avons acté que nous pas­sions de la culture du viol à la culture du consen­te­ment », s’est féli­ci­tée Marie-Char­lotte Garin en évo­quant une « pre­mière pierre que nous lan­çons dans le mur de l’impunité ».

« Changement de paradigme »

Ce vote consacre l’écriture sug­gé­rée par le Conseil d’Etat, dont l’avis, ren­du début mars et ayant per­mis de remo­de­ler le texte, a été par­ti­cu­liè­re­ment convo­qué dans l’hémicycle : « Le consen­te­ment doit être libre et éclai­ré, spé­ci­fique, préa­lable et révo­cable. Il est appré­cié au regard des cir­cons­tances envi­ron­nantes » et il « ne peut se déduire du seul silence ou de la seule absence de résis­tance de la per­sonne ». Le viol est actuel­le­ment consti­tué lorsqu’un acte de péné­tra­tion est com­mis par « vio­lence, contrainte, menace ou sur­prise ». « Notre défi­ni­tion pénale du viol échoue dans ses trois grandes fonc­tions : dans sa fonc­tion répres­sive car elle ne per­met pas suf­fi­sam­ment de sanc­tion­ner les agres­seurs […] ; dans sa fonc­tion pro­tec­trice puisque les vic­times ne sont pas cor­rec­te­ment pro­té­gées […] ; dans sa fonc­tion expres­sive car notre droit n’incarne plus les valeurs de notre socié­té et ne rend pas com­pré­hen­sible l’interdit, pour­tant suprême, de jouir du corps d’autrui sans son accord », résume Véro­nique Riot­ton.

Les deux corap­por­teuses veulent croire à un « chan­ge­ment de para­digme », convo­quant ceux déjà impul­sés dans une dizaine de pays de l’Union euro­péenne. Sou­te­nu par le gou­ver­ne­ment depuis qu’Emmanuel Macron a opé­ré un virage radi­cal sur le sujet le 8 mars 2024 – après s’y être fer­me­ment oppo­sé dans le cadre d’une direc­tive euro­péenne –, ce texte atteste que « ce qui compte ce n’est pas ce que l’agresseur croit, c’est ce que la vic­time veut, et ça, c’est une révo­lu­tion », appuie la ministre char­gée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, Aurore Ber­gé. Lui suc­cé­dant au micro, le garde des Sceaux, Gérald Dar­ma­nin, les yeux rivés sur ses notes, embraye : « Le texte doit per­mettre à cha­cun, sans équi­voque, de connaître la défi­ni­tion et les consé­quences de ses actes. Le consen­te­ment ne se pré­sume pas, il se cherche, se reçoit et se res­pecte. »

Ayant béné­fi­cié d’un non-lieu après une accu­sa­tion de viol, l’ancien loca­taire de la place Beau­vau a vu l’affaire une nou­velle fois convo­quée, dans le cadre d’un amen­de­ment de l’insoumise Sarah Legrain. Reje­té, il visait à réin­tro­duire dans la pro­po­si­tion de loi que « l’absence de consen­te­ment peut être déduite de l’exploitation d’un état ou d’une situa­tion de vul­né­ra­bi­li­té tem­po­raire ou per­ma­nente ». Le Conseil d’Etat a invi­té à se conten­ter de la notion de « consen­te­ment éclai­ré », pour évi­ter une redon­dance avec des cir­cons­tances aggra­vantes. Tan­dis que le concer­né s’est vola­ti­li­sé, Sarah Legrain illustre : « Si un élu exige des rela­tions sexuelles d’une ou plu­sieurs femmes en situa­tion de grande vul­né­ra­bi­li­té, qui lui demandent de l’aide pour se sor­tir d’un mau­vais pas ou trou­ver un loge­ment social, par exemple, […] je crois que la jus­tice doit pou­voir éva­luer s’il n’y a pas là l’exploitation d’une situa­tion de vul­né­ra­bi­li­té. »

« La première interrogée sera toujours la victime »

En écho aux réserves expri­mées par cer­taines mili­tantes fémi­nistes et juristes, la pro­po­si­tion de loi a sus­ci­té quelques inquié­tudes chez les dépu­tés. « Le texte lais­se­ra à pen­ser que le viol est une rela­tion sexuelle qui tourne mal. Le viol n’a rien d’une rela­tion sexuelle nor­male, c’est un crime de pré­da­tion », objecte Céline Thié­bault-Mar­ti­nez, dépu­tée PS. Esti­mant que la juris­pru­dence couvre déjà la majo­ri­té des situa­tions de vio­lences, y com­pris les cas de sidé­ra­tion, elle embraye : « Si cer­taines femmes seront encou­ra­gées à por­ter plainte, d’autres pour­ront dou­ter, “mais en fait j’ai peut-être été consen­tante”. Et sur­tout, lors des enquêtes, la pre­mière inter­ro­gée sera tou­jours la vic­time : “Com­ment avez-vous expri­mé votre consen­te­ment ? Etait-il ver­bal, non ver­bal, expli­cite, non expli­cite ?”»

Marie-Char­lotte Garin veut au contraire croire que le texte remet­tra le mis en cause en pre­mière ligne. « En intro­dui­sant l’absence de consen­te­ment comme élé­ment consti­tu­tif d’une infrac­tion, on demande aux juges d’examiner ce qu’a fait le mis en cause. S’est-il assu­ré du consen­te­ment de la plai­gnante ? A‑t-il pro­fi­té d’une situa­tion de vul­né­ra­bi­li­té ? A‑t-il usé de pres­sion, d’emprise ?» défend la dépu­tée éco­lo­giste.

Instrumentalisation

Si cer­tains groupes avaient lais­sé une liber­té de vote comme les socia­listes (9 ont voté contre), seuls les ciot­tistes de l’UDR et le Ras­sem­ble­ment natio­nal ont assu­mé une oppo­si­tion de groupe. Ne recu­lant devant aucune ins­tru­men­ta­li­sa­tion, Sophie Blanc (RN) ose, sus­ci­tant une bron­ca à gauche : « Cette inver­sion de la charge de la preuve est déjà à l’œuvre, y com­pris dans des affaires poli­tiques, où l’on a vu Marine Le Pen devoir se défendre devant non pas contre des preuves éta­blies mais contre une pré­somp­tion de culpa­bi­li­té fabri­quée. »

Si cette modi­fi­ca­tion légis­la­tive par­vient à son terme – le texte doit main­te­nant par­tir au Sénat –, elle ne serait en rien une « baguette magique », désa­morce Marie-Char­lotte Garin, en récla­mant « plus de moyens pour la police, la jus­tice, de for­ma­tions » pour les pro­fes­sion­nels. La ministre de l’Egalité assure avoir reçu ce mes­sage. Et rap­pelle que deux semaines plus tôt, une réunion a ras­sem­blé le gou­ver­ne­ment et l’ensemble des groupes poli­tiques en vue d’une loi-cadre pour lut­ter contre les vio­lences faites aux femmes, récla­mée par une coa­li­tion d’associations fémi­nistes – 140 pro­po­si­tions étaient for­mu­lées.

par Mar­lène Tho­mas Decreu­se­fond

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